Au Québec aussi, on dit chocolatine (et ce n'est pas un hasard)

Au Québec aussi, on dit chocolatine (et ce n'est pas un hasard)

Entrez dans une boulangerie de Montréal et demandez un pain au chocolat. On vous comprendra, bien sûr. Mais sur l’étiquette, il sera écrit : chocolatine. À 5 500 kilomètres de Bordeaux, le Québec dit le même mot que le Sud-Ouest. Coïncidence ? Pas tout à fait. Derrière cette viennoiserie se cache une histoire passionnante, celle d’une langue partie de France il y a quatre siècles, qui a vécu sa propre vie de l’autre côté de l’océan.

Alors, pourquoi les Québécois disent-ils chocolatine ? Et est-il vrai qu’ils parlent « le vieux français » ? On a mené l’enquête.

Le Québec et le Sud-Ouest, même camp

C’est officiel : le dictionnaire Larousse définit la chocolatine comme le « pain au chocolat » utilisé « dans le sud-ouest de la France et au Québec ». Les deux territoires sont cités côte à côte, comme deux membres d’une même famille séparés par un océan.

Au Québec, le mot est la norme. On le trouve dans toutes les boulangeries, les cafés et les dépanneurs. Le « pain au chocolat » est compris, mais il sonne presque… français de France.

Pourquoi les Québécois disent chocolatine

Une précision avant tout, car beaucoup d’articles se trompent : la chocolatine n’est pas arrivée au Québec avec les premiers colons. Ces colons ont traversé l’Atlantique au XVIIᵉ siècle. Or la viennoiserie au chocolat telle qu’on la connaît n’apparaît qu’au XIXᵉ siècle, dans les boulangeries viennoises de Paris, et sa recette feuilletée moderne s’impose au début du XXᵉ siècle.

Le mot a donc traversé l’océan plus tard, avec la viennoiserie elle-même. Selon plusieurs historiens du pain, le terme « chocolatine », issu du Schokoladencroissant viennois, était employé bien au-delà du Sud-Ouest au XIXᵉ siècle, avant que « pain au chocolat » ne s’impose dans la plus grande partie de la France. Le Québec a gardé le premier mot, comme le Sud-Ouest. Le chemin exact qu’il a emprunté pour arriver jusqu’au Québec n’est pas documenté avec certitude, et c’est encore un petit mystère de l’histoire de la langue. Pour tout savoir sur l’origine du mot, lisez notre article chocolatine ou pain au chocolat : d’où vient vraiment le débat ?

Ce qui est sûr, c’est que le Québec a un talent particulier pour garder les mots que la France a perdus. Et ça, c’est toute l’histoire de son français.

Le français est arrivé au Québec en 1608

Tout commence en 1608, quand Samuel de Champlain fonde Québec. Pendant un siècle et demi, la Nouvelle-France se peuple de colons venus du royaume de France : des engagés venus surtout de l’Ouest de la France (Normandie, vallée de la Loire), mais aussi de Paris, ainsi que des soldats.

Entre 1663 et 1673, plus de 700 jeunes femmes, les Filles du roi, traversent l’Atlantique pour fonder des familles dans la colonie. Environ 30 % d’entre elles viennent de Paris, les autres de Normandie, du Poitou ou de Vendée, entre autres régions. Elles sont aujourd’hui les ancêtres d’une grande partie des Québécois.

Le lien avec notre coin de France est réel. La façade atlantique, de La Rochelle aux ports de l’Ouest, a vu partir de nombreux navires vers la Nouvelle-France. Le Sud-Ouest et le Québec partagent donc plus qu’un mot de boulangerie.

1763 : la grande séparation

En 1759, les troupes britanniques l’emportent sur les plaines d’Abraham, à Québec. En 1763, le traité de Paris cède officiellement la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne. Du jour au lendemain, les francophones du Canada sont coupés de la France.

C’est à ce moment-là que les deux français commencent à évoluer chacun de leur côté. En France, la Révolution de 1789 et l’école républicaine vont transformer et uniformiser la langue. Au Québec, le français continue sa route, au contact de l’anglais, sans suivre ces changements.

Alors, les Québécois parlent-ils le français de Louis XIV ?

C’est la grande idée reçue. La réponse est oui et non, et elle est passionnante.

Ce qui est vrai. Le linguiste Jean-Denis Gendron, professeur émérite à l’Université Laval, a étudié l’origine de l’accent québécois dans son livre D’où vient l’accent des Québécois ? Et celui des Parisiens ? (2008). Selon lui, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la bonne société parisienne utilisait une prononciation détendue, proche de celle du peuple, la même que celle parlée en Nouvelle-France. Après la Révolution, la bourgeoisie parisienne adopte une prononciation plus appuyée, qui se répand dans toute la France. Comme le résume l’Université Laval : la Révolution « a aussi été phonétique ». Le Québec, coupé de la France depuis 1763, a donc conservé une prononciation que Paris a abandonnée.

Ce qui est exagéré. D’autres linguistes, comme Claude Poirier, lui aussi de l’Université Laval, nuancent cette thèse : le français québécois doit aussi beaucoup aux parlers régionaux du nord et de l’ouest de la France, et pas seulement à la cour du roi. Surtout, il n’est pas resté figé : il a continué d’évoluer pendant plus de 250 ans, a créé ses propres mots et a emprunté à l’anglais.

La bonne formule : les Québécois ne parlent pas du vieux français. Ils parlent un français moderne qui a gardé des traces du français d’autrefois, comme une langue qui aurait conservé quelques meubles de famille. C’est un français à part entière, pas un patois.

Ces mots que le Québec a gardés (et que la France a oubliés)

  • Un char : une voiture. En ancien français, le char désignait un véhicule à roues.
  • Une patate : une pomme de terre, un mot populaire qu’on entend aussi en France, mais qui est la norme au Québec.
  • La brunante : le crépuscule, quand le jour devient brun. Joli, non ?
  • Des guenilles : des vêtements, des chiffons.
  • Déjeuner, dîner, souper : au Québec, on déjeune le matin, on dîne le midi et on soupe le soir. C’était aussi l’usage en France autrefois, et c’est encore le cas dans certaines régions françaises, en Belgique et en Suisse.

Et ceux qu’il a inventés

Le Québec ne fait pas que conserver : il crée. Face à l’anglais omniprésent en Amérique du Nord, il a souvent préféré inventer des mots bien français là où la France emprunte à l’anglais :

  • Une fin de semaine plutôt qu’un week-end ;
  • Un courriel plutôt qu’un e-mail ;
  • Un égoportrait plutôt qu’un selfie ;
  • Magasiner pour faire du shopping.

Depuis la Charte de la langue française (la loi 101) de 1977, le français est la langue officielle du Québec, et l’Office québécois de la langue française veille à sa vitalité. Paradoxe savoureux : sur les anglicismes, ce sont souvent les Québécois qui donnent des leçons de français aux Français.

« La gang » : le mot québécois au cœur de notre nom

Il y a un autre mot québécois qu’on aime particulièrement : la gang. Au Québec, la gang, c’est le groupe d’amis, la bande, ceux avec qui on partage tout. « Je sors avec ma gang » veut dire « je sors avec mes amis ».

C’est de là que vient une partie de notre nom. Le Gang des Chocolatines est né entre le Sud-Ouest et le Québec, deux terres qui partagent le même mot pour leur viennoiserie préférée, et le même sens de la bande et de la chaleur humaine. Une gang qui traverse l’Atlantique, unie par un mot : chocolatine.

Le Sud-Ouest et le Québec, cousins de cœur

Un accent qui chante, un attachement farouche à ses mots, une fierté régionale assumée face à la « norme » parisienne et un amour profond de la bonne bouffe : le Sud-Ouest et le Québec se ressemblent plus qu’on ne le croit. Et sur la question la plus importante de toutes, ils sont parfaitement d’accord.

Alors, la prochaine fois qu’un ami de Paris vous corrige en disant « pain au chocolat », répondez-lui qu’à Bordeaux comme à Montréal, des millions de personnes ne sont pas de son avis.

Questions fréquentes

Dit-on chocolatine ou pain au chocolat au Québec ?

Au Québec, on dit chocolatine. Le dictionnaire Larousse indique d’ailleurs que le mot est employé dans le sud-ouest de la France et au Québec.

Les Québécois parlent-ils du vieux français ?

Non, ils parlent un français moderne. Mais leur français a conservé certaines prononciations et certains mots anciens, abandonnés en France, notamment après la Révolution française. Le Québec a été coupé de la France en 1763.

Pourquoi l’accent québécois est-il différent ?

Selon le linguiste Jean-Denis Gendron, l’accent québécois a conservé la prononciation détendue en usage à Paris aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, alors que la France a adopté une prononciation plus appuyée après la Révolution.

Que veut dire « la gang » au Québec ?

« La gang » désigne le groupe d’amis, la bande. C’est un usage très courant au Québec.


Une gang, deux continents, un seul mot

Que vous soyez de Bordeaux ou de Montréal, notre motif « Tradition » dit chocolatine pour vous.

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Sources : dictionnaire Larousse, entrée « chocolatine » ; Université Laval, « Nous avons manqué une révolution phonétique » (26 mars 2008), sur les travaux de Jean-Denis Gendron ; The Christian Science Monitor (2008), avec l’avis du linguiste Claude Poirier ; Futura Sciences, sur les pionniers français du Canada ; MosaLingua, « Français québécois et français de France : quelles différences ? » (2024).