Chocolatine ou pain au chocolat : d’où vient vraiment le débat ?

Chocolatine ou pain au chocolat : d’où vient vraiment le débat ?

C’est le débat qui revient à chaque petit-déjeuner, chaque pause café et chaque repas de famille. D’un côté, ceux qui disent « pain au chocolat ». De l’autre, ceux qui défendent la « chocolatine » avec une ferveur presque religieuse. Au Gang des Chocolatines, on a choisi notre camp, c’est dans notre nom. Mais avant de trancher, on a voulu comprendre : d’où vient ce débat ? Et surtout, qui a raison ?

Spoiler : la réponse est plus surprenante (et plus pacifique) qu’on ne le croit.

Qui dit « chocolatine » et qui dit « pain au chocolat » ?

Commençons par la géographie. Le linguiste Mathieu Avanzi, spécialiste des français régionaux, a interrogé plusieurs milliers de francophones pour son Atlas du français de nos régions. Sa carte est sans appel : le « pain au chocolat » domine dans la majeure partie de la France, mais la chocolatine règne sur le grand Sud-Ouest, de La Rochelle à Toulouse, en passant par Bordeaux, Pau et Bayonne.

Et ce n’est pas tout : la France ne se résume pas à deux camps.

  • Couque au chocolat dans les Ardennes et en Belgique ;
  • Petit pain au chocolat dans les Hauts-de-France et le Grand Est ;
  • Croissant au chocolat en Alsace et en Lorraine ;
  • et chocolatine, encore, de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec.

Le dictionnaire Larousse le confirme d’ailleurs noir sur blanc. Il définit la chocolatine comme le « pain au chocolat » utilisé « dans le sud-ouest de la France et au Québec ». Le mot est donc parfaitement français. Il n’est simplement pas parisien.

Le mythe des soldats anglais : une belle histoire… totalement fausse

Vous l’avez sûrement déjà entendue. Pendant la guerre de Cent Ans, l’Aquitaine était anglaise. Les soldats anglais auraient demandé dans les boulangeries bordelaises du pain avec du chocolat dedans, du « chocolate in ». Et à force de répétition, « chocolate in » serait devenu « chocolatine ».

C’est drôle, c’est bien raconté… et c’est impossible. La domination anglaise sur l’Aquitaine prend fin en 1453. Or le chocolat n’arrive en Europe qu’au XVIᵉ siècle, rapporté d’Amérique par les conquistadors espagnols. Les soldats anglais n’ont donc jamais pu réclamer de chocolat à Bordeaux : il n’y en avait pas. C’est ce que les linguistes appellent une étymologie populaire, une explication inventée après coup parce qu’elle sonne bien.

La vraie piste : un boulanger autrichien à Paris

Pour trouver la véritable origine, il faut remonter au XIXᵉ siècle et partir… à Vienne. À cette époque, tout ce qui vient d’Autriche est à la mode à Paris. Vers 1838, un boulanger autrichien, August Zang, ouvre la Boulangerie Viennoise rue de Richelieu. C’est de là que vient le mot « viennoiserie ».

Parmi ses spécialités figure un croissant fourré au chocolat, que l’on appelle en allemand Schokoladencroissant. Selon plusieurs historiens du pain, dont Jean Lapoujade, auteur de Les Mots du pain, la francisation de ce mot aurait donné « chocolatine ». Pendant un temps, ce terme aurait d’ailleurs été employé bien au-delà du Sud-Ouest.

Alors pourquoi le reste de la France dit « pain au chocolat » ?

Les premières versions de ces viennoiseries étaient faites à base de pâte briochée. C’est plus tard, au début du XXᵉ siècle, que s’impose la recette que l’on connaît aujourd’hui : une pâte feuilletée levée, avec deux barres de chocolat roulées à l’intérieur.

Pour vendre cette nouvelle version, de nombreux boulangers l’auraient baptisée « pain au chocolat ». Le nom la rattache à leur métier, le pain, et évoque un goûter populaire de l’époque : un morceau de pain avec une barre de chocolat. Le nom s’est imposé presque partout… sauf là où l’ancien mot était déjà bien ancré.

Pourquoi la chocolatine a survécu dans le Sud-Ouest et au Québec

Une hypothèse souvent avancée est liée à la langue régionale. En gascon et en occitan, le suffixe -ina est un diminutif affectueux. Une « chocolatina », c’est donc un « petit chocolat », un mot tendre qui sonnait naturellement aux oreilles du Sud-Ouest. Il avait toutes les raisons d’y rester.

Le cas du Québec est encore plus fascinant. Le français québécois a conservé de nombreux mots et tournures qui ont disparu en France. Que les Québécois disent « chocolatine » suggère que le mot circulait largement avant que « pain au chocolat » ne devienne la norme. Ce n’est pas une preuve définitive, mais c’est un indice précieux. En clair, du bassin d’Arcachon à Montréal, on parle la même langue de la viennoiserie.

Quand la chocolatine s’invite à l’Assemblée nationale

Le débat est si vif qu’il est allé jusqu’au Parlement. En mai 2018, lors de l’examen de la loi Agriculture et alimentation, une dizaine de députés Les Républicains, dont Aurélien Pradié (Lot), déposent un amendement pour valoriser les appellations d’usage courant des produits. L’objectif à peine caché était de faire reconnaître la chocolatine.

L’amendement a été rejeté. Le ministre de l’Agriculture de l’époque, Stéphane Travert, a estimé en substance que la question ne relevait pas du Parlement. La chocolatine n’a donc pas de statut officiel. Mais avait-elle vraiment besoin d’une loi pour exister ?

Alors, qui a raison ?

Si l’on s’en tient à l’histoire, les deux camps ont leurs arguments. « Chocolatine » est probablement le mot le plus ancien, hérité du Schokoladencroissant viennois. « Pain au chocolat » s’est imposé plus tard, avec la recette moderne. Les deux sont corrects, et les deux sont dans le dictionnaire.

Au Gang des Chocolatines, on a choisi : chez nous, ça se dit chocolatine. Mais on le dit avec le sourire, parce que ce débat est sans doute le plus doux et le plus joyeux de toute la France. Personne n’y perd rien, et tout le monde finit par partager une viennoiserie. Si seulement tous les désaccords pouvaient se régler autour d’un petit-déjeuner…

Questions fréquentes

D’où vient le mot chocolatine ?

L’hypothèse la plus documentée le fait venir du Schokoladencroissant vendu à Paris par le boulanger autrichien August Zang vers 1838. Le mot aurait ensuite été francisé en « chocolatine ».

L’histoire des soldats anglais et du « chocolate in » est-elle vraie ?

Non. Les Anglais ont quitté l’Aquitaine en 1453, alors que le chocolat n’est arrivé en Europe qu’au XVIᵉ siècle. Cette explication est une légende.

Où dit-on chocolatine ?

Dans le grand Sud-Ouest de la France (Nouvelle-Aquitaine, Occitanie) et au Québec.

Chocolatine est-il un mot officiel ?

Oui, il figure dans le dictionnaire Larousse. En revanche, un amendement visant à le valoriser dans la loi a été rejeté à l’Assemblée nationale en 2018.


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Sources : Mathieu Avanzi, Atlas du français de nos régions ; dictionnaire Larousse, entrée « chocolatine » ; Jean Lapoujade, Les Mots du pain ; Public Sénat, « L’amendement chocolatine de députés LR rejeté », 27 mai 2018 ; Slate.fr, « Comment le Sud en est-il arrivé à dire chocolatine ? ».